Mathilde Gullaud · design · scénographie design · scenography

Vase Ming
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L’Ornement dans la matière

Un jour, je me trouvais dans un café avec un petit groupe d’artistes appliqués. Il était question de fonder à l’école des arts appliqués une section expérimentale de céramique. J’étais contre tout ce que ces messieurs avançaient et eux étaient tous contre moi. Je défendais le point de vue du maître, du simple ouvrier. Et eux, le point de vue de l’artiste. L’un d’eux avait apporté une merveilleuse fleur rouge aux pétales de velours. Elle était dans un verre d’eau sur la table. Et quelqu’un de dire : « Voyez-vous, monsieur Loos, vous demandez simplement que l’on fabrique des récipients en terre. Mais ce que nous voulons, nous, c’est essayer de produire un vernis qui soit de la même couleur que cette fleur. » On était tout feu tout flamme pour cette idée. Oui, toutes les fleurs du monde devraient livrer leurs couleurs pour de nouveaux vernis (…) Je me suis plongé dans mes propres pensées.
Alors, je me souvins de mon maître. Pas un artiste. Un ouvrier. Les fleurs, il ne les voit pas. Il ne les aime pas non plus. Il ne connaît pas leurs couleurs. Mais son âme est remplie de couleurs qui ne se présentent que comme vernis sur de l’argile. Je le vois devant moi, ce maître. Assis devant le four, il attend. Il a vu en rêve des couleurs que le créateur a oublié de rêver. Aucune fleur, aucune perle, aucun minerai n’en possède de semblables. Et ces couleurs doivent maintenant devenir réalité, elles doivent étinceler et resplendir, combler les humains de plaisir et de mélancolie : « Le feu brûle. Brûle-t-il pour moi ou contre moi ? Va-t-il les dévorer ? Je connais des millénaires de traditions artisanales. Tout ce qui peut réussir au potier, je le sais, je l’ai appliqué. Mais nous ne sommes pas encore au bout.

L’esprit de la matière n’est pas encore maîtrisé. » Puisse-t-il ne jamais l’être. Puissent les secrets de la matière toujours demeurer pour nous des mystères. Sinon, le maître ne serait pas assis là, bienheureux et tourmenté, devant le four, dans l’attente, l’espoir, le rêve de nouvelles couleurs et nuances que Dieu dans sa sagesse a oublié d’inventer, afin de faire participer les humains à cette magnifique joie de créer…

« Alors, qu’en pensez-vous, monsieur Loos ? » demandait l’un d’eux. Je n’en pensais rien.

Nos artistes sont assis devant leur planche à dessin et esquissent des projets pour la céramique. Ils se divisent en deux camps. Les uns font dans tous les styles, les autres seulement dans le « moderne ». Les deux camps se méprisent l’un l’autre, radicalement. Mais les artistes modernes se sont divisés aux aussi. Les uns exigent que l’ornement soit pris dans la nature, les autres, qu’il jaillisse de la seule imagination.
Cependant les trois groupes méprisent le maître artisan (…) alors que les carreaux que Bigot créaient à Paris il y a dix ans n’ont encore rien perdu de leur attrait. Tandis que les motifs mis sur le marché il y a seulement cinq ans par les artistes leur provoquent déjà, même à eux, des névralgies. (…)

La planche à dessin et le four ! Un monde les sépare. D’un côté l’exactitude du tracé au compas, de l’autre l’indéterminé du hasard, du feu, des rêves de l’homme, et le mystère du devenir. »

Texte d’Adolf LOOS extrait de son livre Ornement et crime, Traduit de l’allemand et présenté par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, p. 57. éd Rivages poche — 2003


Projet lauréat du prix Linossier — Lyon, 2012

Faïence blanche, émaillé à l’intérieur
27 x 40 cm


Vase réalisé en collaboration avec le céramiste Alexandre Ortega et la peintre sur céramique Martine Brossier